Objectif Video Nice
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Video ergo sum

Video ergo sum.

Parfois, la nuit, de l’échancrure d’une fenêtre, l’on perçoit des lueurs vacillantes et bleutées qui tissent, dans la pénombre d’une pièce, un rythme syncopé, insignifiant, quand tout semble se résumer dans l’électrisation d’un espace. On sait pourtant que là, quelque chose se joue, qu’un récit se trame entre l’ écran invisible et sa rencontre avec celui qui s’y confronte. Et cet autre qui, par effraction, perçoit la scène assourdie dans ce clair obscur qui le précipite de l’extérieur vers l’intimité d’un l’intérieur, celui-là vit l’expérience de l’imaginaire.

Telle serait peut-être la métaphore de la video ou, du moins, l’une de ses figurations possibles. En retrait de toute définition et même, agissant contre elle parce qu’elle est mouvement et durée informe. Et l’on devine dans son processus quelque chose de brouillé, d’hybride, hors de toute linéarité et, que l’on y introduise du récit, on n’en espèrera alors ni début ni fin. Au moins ne subsistera-t-il que ce filament lumineux comme seul fil d’Ariane pour quelque chose qui s’écrirait, aléatoire, dans un espace invisible : un bloc énergétique.

Bien sûr, on se dit que « ce n’est que » de la télévision. Mais, à la réflexion, on sait que ce pourrait être aussi bien un écran d’ordinateur, un jeu video ou autre chose encore. Une sorte d’Ovni. Quelque chose d’autre, dont l’identité m’est étrangère, dont je ne perçois pas l’image mais une pluie de déchets lumineux par lesquels je saisis pourtant l’altérité d’une essence à sa source. Alors il me revient de combler ce champ nocturne, vaguement étoilé par tous ces éléments épars faits d’attentes et de rêves par ce qui deviendrait un récit ; de le faire osciller de l’écran au spectateur, et à l’inverse, de me demander qui, de l’un ou de l’autre, en est l’acteur.

La video force le spectateur. Et le contorsionne dans son attitude de soumission auregard et à l’image. Elle n’est jamais hypnotique. Même s’il éprouve de l’ennui ou qu’il se trouve exclu du récit qu’il espérait, le spectateur expérimente un autre temps, une autre déformation du réel. Et la video est tellement multiple qu’elle le saisira là où il ne l’attend pas. Parfois informative, militante, répétitive. Parfois décalée, drôle, éruptive ou bien lancinante, interminable à moins qu’elle
ne soit syncopée, folle, explosive. Avec elle, tout est possible; elle peut jaillir hors de l’écran, se mesurer à des objets réels comme elle peut aussi bien se dissoudre dans le blanc d’un signal éteint. Expressive ou minimale, elle est ce qui n’a pas de nom parce qu’elle demeure cette entorse au temps, à l’identité de l’art qu’elle semble parfois lorgner avec suffisance dans son rétroviseur. Elle est une fuite technologique, si peu humaine qu’elle nous saisit au col pour nous rappeler à quoi nous serions réduits pour elle : des fantômes tâtonnant dans le réel.

Mais c’est là encore une illusion. Nous n’étions ici que les ombres d’un monde que Mais c’est là encore une illusion. Nous n’étions ici que les ombres d’un monde que nous refusions de voir et que les flux numériques ou filmiques découpent d’une lumière crue, sans concession aucune, pour nous rappeler les pulsations vitales, l’énergie concentrée dans cette machine que nous avions enfantée. Traitement laser pour extirper l’ancienne beauté du monde à moins qu’il ne se réduise à l’autopsie d’une vieille fée électrique, épuisée : La video est toujours devant; fuyante, elle échappe aux mots et aux formes. Elle s’émancipe ainsi de l’art dont elle se nourrit mais elle s’empare de lui et le regénère. Elle circule à la vitesse de la technologie, rêve à la vitesse de la lumière et se refuse à mourir à la manière d’une étoile. Trop vivante pour s’en soucier, elle vibre de cette énergie qui la maintient hors de toute téléologie, au-delà de toute forme , quand son contenu exhale la transformation, le mouvement, quitte à être plate, baroque, fausse, laide ou belle. Qu’importe, elle est un flux pour des vagues de lumière emportées dans des paquets de nuit.

On allume l’écran. L’image apparaît. Des parasites. Ou bien est-ce l’image qui désormais se désigne comme parasite ? La video raconte cette histoire sans récit.. On sait qu’elle sera semblable à toute vie dont on est condamné à ignorer le commencement et la fin. On sait qu’elle est vitesse, lenteur, accélération. Que des fragments de mémoire l’habitent. La video est un étrange organe dévitalisé qui, pourtant, fouille les corps, enregistre les pulsations, sonderait les âmes si elle le pouvait et, au bout du compte, se glorifie d’être ce qu’elle est : du mouvement à l’état pur sculpté par la lumière.

Michel Gathier